Scientifique ou littéraire?

Pourquoi oppose-t-on souvent « littéraire » et « scientifique » ? Et pourquoi faudrait-il choisir ?

Depuis toujours j’aime la littérature, la poésie, les mots, l’écriture, les histoires…Pourtant, je suis mathématicienne! La lecture est ma passion.  Je me souviens de mon premier livre, que j’avais reçu comme prix à l’issue de la maternelle. Maïa l’abeille. C’était la plongée dans un nouveau monde. 200 pages d’aventures, de passions, de dangers, de victoires…Un monde beaucoup plus palpitant que le monde réel !

Le premier roman que j’ai lu

Depuis je n’ai jamais quitté les livres. Je ne me déplace jamais sans quatre ou cinq livres. J’ai littéralement appris la vie dans les livres. L’amour, la jalousie, le dépassement, la complexité des relations humaines, la noirceur de l’âme et la beauté aussi…

Je m’essaye également à l’écriture, à la poésie en particulier. J’ai publié quelques poèmes sous le nom d’Ana Rive, et un recueil Nuits aux Editions du Contentieux, dont voici un extrait:

En mettant mes nuits
Bouts à bouts,
Je verrais peut-être
Apparaître
Une autre femme
Une autre vie.

J’ai pu faire face aux difficultés que j’ai rencontrées en puisant dans la littérature, enseignement et réconfort. Les expériences de vie que j’ais rencontrées dans la littérature m’ont permis de comprendre et de surmonter ce qui m’arrivait dans la vie réelle. Je suis riche de milliers de vie.

Lire, écrire et compter, les trois fondamentaux de l’école, et de la vie aussi, s’y on y rajoute aimer.  Même si je ne suis pas fan de calcul mental, j’adore aussi les nombres, et tous les mystères qui s’y cachent. Comment se fait-il que les nombres premiers servent à l’écriture de tous les autres ? Comment comprendre qu’il y a autant de nombres pairs que de nombres ?…
Voir mon article sur l‘infini.

Je me souviens de mon émerveillement quand j’ai compris qu’il n’y avait pas de limite à la « comptine des nombres », qu’on pouvait compter sans jamais arriver au bout !

Mais les mathématiques, ce n’est pas que la science des nombres. Il y a bien d’autres objets, et ces objets ont des noms. Et ces noms sont des mots « ordinaires », utilisés dans un sens « extra ordinaires ». C’est en partie, ce qui à mes yeux, fait la beauté des mathématiques.

Je me souviens par exemple de mon ravissement, quand en découvrant la topologie en classes préparatoires, j’ai entendu des phrases aussi merveilleusement décalées que « une boule dont tous les points sont au centre », « une partie à la fois ouverte et fermée », « une partie égale à son adhérence est fermée »…

La mathématique est une langue, écrite avec des mots du langage courant, du français. C’est ce qui, à mes yeux, la rend poétique, parce que le vocabulaire mathématique n’a pas toujours le même sens que le vocabulaire français, soit un sens totalement différent (comme anneau ou corps), soit un sens décalé (ouvert, fermé, boule), soit un sens très proche (partie). Mais le diable se cache dans les détails, et c’est ce qui rend parfois cette langue diabolique ! Si je vous dis que « je vais utiliser une partie de mes jours de congé pour aller en Espagne », et que pendant tous mes congés je ne quitte pas Toulouse, vous me demanderez pourquoi j’ai changé d’avis ? Hé bien, non, je n’ai pas changé… j’ai utilisé la partie vide ! (C’est le genre de blague qui fait rire peu de monde, je sais, mes enfants me l’ont suffisamment répété !)

Plus sérieusement, du temps où j’étais professeur de classe préparatoire, cela m’avait valu un bon quart d’heure d’incompréhension avec une élève. Elle était bloquée dans un exercice (sur les fonctions caractéristiques des parties…) à la première question, parce que je demandais le cas particulier de la partie vide (et dans le même genre de la partie totale, parce qu’en maths le tout est également une partie du tout), et elle ne comprenait pas qu’une partie pouvait être vide. Moi je ne comprenais pas ce qu’elle ne comprenait pas, puisque ce cas particulier était très simple justement.  Mais finalement, son incompréhension était assez logique, puisqu’ en français, une partie n’est ni vide, ni égale au tout. J’ai dû alors sortir de mon mode de pensée « automatique », prendre conscience que quand on fait des maths depuis longtemps, c’est le genre de choses aux quelles on ne prête plus attention, pour voir et entendre les choses de son point de vue. Cela m’a ouvert les yeux, et c’est cette anecdote qui m’a donné l’idée d’écrire le livre « Parlez-vous maths ? », livre que j’ai co-écrit avec Pierre Lopez, publié en 2014 chez EdpSciences. Dans ce livre, nous avons exploré le double sens (français/ maths) d’une centaine de mots du langage mathématique.

Le second livre que j’ai publié…

Le langage mathématique peut embrouiller les esprits, ou au contraire, en tout cas c’était le cas pour moi, ouvrir des portes vers un monde imaginaire, réplique légèrement différente du monde réel. Cela me fait penser au magnifique livre 1Q84 de Murakami, où l’héroïne vit dans un monde parallèle, qui ressemble au premier abord au monde réel. Mais qu’est-ce qui est réel du coup ?

D’ailleurs pour un mathématicien, le monde mathématique est au moins, voire plus, réel que le monde dit « réel ». D’ailleurs, on parle bien des nombres réels !


Il y a tout un pan de la littérature qui joue avec les mathématiques. Par exemple le groupe Oulipo, fondé par Raymond Queneau (écrivain) et François Le Lionnais(mathématicien)  qui a compté parmi ses rangs des auteurs et artistes prestigieux comme Georges Perec,  Italo Calvino , Marcel Duchamps ou plus récemment, Michèle Audin, mathématicienne et écrivain, auteure d’une magnifique biographie de Sophia Kovaleskaya (pardon pour les autres, je cite ceux que j’ai lu…), et qui continue à œuvrer, alliant littérature et mathématique, faisant voler en éclats les étiquettes et les codes.


Antoine Houlou-Garcia est également un bel exemple d’alliance entre mathématiques, poésie, antiquités et sciences humaines…

Il y a des liens très forts entre les mathématiques et les arts, avec la musique, ou les arts visuels, la peinture en particulier. Certains chercheurs étudient les mathématiques dans la musique, cherchent des structures, des combinatoires, et certains compositeurs composent avec les mathématiques. Ce sont parfois les mêmes. C’est par exemple le cas d’Emmanuel Amiot, chercheur, musicien et mathématicien. Voir aussi son portrait ici.

Pour en savoir plus sur les mathématiques et la musique, voici cette vidéo de l’Institut Henri Poincaré : https://www.youtube.com/watch?v=AMmc-72j2C4

Bien sûr les mathématiques sont derrière la perspective en peinture, ou encore avec le nombre d’or, qu’on retrouve dans beaucoup de tableaux. Plusieurs artistes contemporains utilisent directement les mathématiques pour peindre, comme le peintre Charles Giulioli.

Je vous recommande également la compagnie de danseurs Géométrie Variable, qui dansent la géométrie….

J’apprécie particulièrement les personnes qui font bouger les lignes, qui ne se cantonnent pas aux étiquettes attribuées, dans le système scolaire en particulier (non au :« il est plutôt littéraire, elle est scientifique… »!!!), et qui cherchent à ouvrir les horizons, afin que chacun puisse s’épanouir dans sa globalité et dans sa diversité.

C’est le cas de Houria LaFrance, « l’enseignante atypique qui théatralise les maths » .  Elle a créé l’association les maths en scène et monté le Festival International « Les Maths dans tous leurs états », qui a tenu sa troisième édition cette année à Castanet-Tolosan.

Durant ce festival, j’ai eu la chance de pouvoir proposer, dans le cadre du pôle « litteramaths » un atelier d’écriture de « haikus mathématiques ».

Les élèves d’une classe d’école primaire en pleine créativité


La contrainte était la suivante :
Ecrire un poème de trois vers, une forme courte inspirée par les haïkus japonais, utilisant trois mots issus du langage des mathématiques et l’illustrer avec des symboles mathématiques. Les jeunes élèves ayant participé à cet atelier, étaient surpris au départ, doutant de leur capacité à écrire sous cette contrainte, mais ils ont avec enthousiasme joué le jeu, et produit des œuvres personnelles et originales. Cette approche permet aux élèves de se faire une autre idée des mathématiques et d’introduire de la créativité dans cette activité. Car même si les mathématiques sont très créatives, c’est un aspect qui n’apparaît pas de manière évidente dans le cadre scolaire. On a plutôt tendance à se focaliser sur l’utilité des mathématiques et sur le côté technique et répétitif. Utilité indéniable bien entendu, mais parfois un peu inaccessible pour un élève. La répétition aussi est pertinente, mais parfois un peu ennuyeuse (surtout quand on ne sait pas pourquoi…)

Cette activité permet également de prendre conscience de l’importance des mots, et de comment ils induisent, à notre insu si l’on n’y prend garde, des difficultés avec cette matière. Qui a envie d’étudier « des nombres complexes », « imaginaires » (ils n’existent pas ?) alors que déjà, les réels… ?

Pour les enseignants, c’est important également de prendre conscience de cette difficulté dans l’enseignement et de s’en servir.

Voici la liste des mots proposés: ABSOLU ANALYSE APPLICATION ARRANGEMENT BASE BOULE COMBINAISON COMPLĖMENTAIRE COMPLEXE COMPOSITION CONTINU COUPLE COURBE CROISSANT DĖCROISSANT DĖCOMPOSITION DIRECTION DIMENSION DISCRET ĖGALITĖ ENSEMBLE ESPACE ESPĖRANCE ĖVĖNEMENT FACTEUR FERMĖ FIGURE FONCTION FORMULE GROUPE HASARD HYPOTHĖSE IDENTITĖ INCONNUE INDĖPENDANCE INFĖRIEUR SUPĖRIEUR INFINI IRRATIONNEL IRREDUCTIBLE LIBERTĖ LIMITE NATUREL NEGATIF NEUTRE NORMAL OPĖRATION ORDRE ORIENTATION OUVERT PAIRE PARAMĖTRE PARTIE PARTITION PENTE PĖRIODE POINT PÔLE POSITIF PRIMITIVE PRODUIT PROJECTION PROPORTIONNEL PROPOSITION PUISSANCE RACINE RAISON RANG RATIONNEL RĖCIPROQUE RĖĖL RELATIF SEMBLABLE SĖRIE SIGNE SIMPLE SOMMET SPHERE SUPPLEMENTAIRE SUITE SYSTĖME RĖUNION VALEUR VARIABLE VIDE ADMETTRE RĖDUIRE POSTULER INTĖGRER IMPLIQUER DĖPENDRE DĖFINIR DĖVELOPPER DĖRIVER INVERSER RĖSOUDRE CONSTRUIRE TENDRE DĖDUIRE CONVERGER

Chaque personne recevait trois mots et pouvait choisir des symboles mathématiques pour ses illustrations.

Voici quelques photos des réalisations des élèves et de leurs enseignants.

Maintenant, à vous de jouer !