Qu’est ce que la normalité ?

Toute petite, j’ai pris l’habitude de me raconter des histoires, d’imaginer d’autres vies, proches ou lointaines de la mienne, et surtout, de les interpréter. Cela a dû commencer sur le chemin de l’école. A cette époque, les enfants rentraient à pied de l’école, seuls, personne ne s’en offusquait et l’école était assez loin de chez moi, du moins avec mes yeux d’enfants. Il n’y avait pas non plus la télévision chez moi (mais déjà pour l’époque, c’était assez rare.)

Peut-être que j’avais tout de même un peu peur sur ce long chemin. J’empruntais notamment un petit raccourci très peu fréquenté. Alors pour me donner du courage, je parlais à voix haute. Je me racontais à voix haute mes histoires, des dialogues en général, jouant tous les personnages.

Dans les toilettes aussi, je me sentais isolée du reste du monde, et je continuais mes dialogues, souvent enflammés. En ce temps là, les cloisons étaient déjà minces et toute la famille s’en amusait, mais sans pour autant écouter. Je me sentais donc en sécurité. J’ai continué ce manège très longtemps, jusqu’à un âge canonique. Plus dans les toilettes, car j’ai vite compris que ce n’était pas une bulle très étanche, je sentais confusément que tout cela devait rester secret. Mais j’avais trouvé un nouvel espace : ma voiture. Là personne ne m’entendait. Dans les embouteillages, pour faire passer le temps, je me refaisais ma journée, en mieux. Ou bien je m’imaginais être une actrice, ou un grand médecin, passer à la télévision, rencontrer Mick Jagger, bref des tas d’aventures exaltantes. Bien sûr, quand j’étais absolument seule chez moi, je continuais, mais là, j’étais vraiment tranquille. J’ai dû percevoir par moment quelques regards étonnés d’automobilistes, mais c’est rare que l’on croise deux fois le même et je m’en accommodais.

Un jour, je m’en suis ouverte à l’homme de ma vie. Je lui dis que je parlais toute seule. Il m’a regardé avec une telle surprise, que là, je compris pour la première fois l’étrangeté de ce comportement. Il faut dire que ma grand-mère aussi parlait toute seule (elle était veuve depuis l’âge de 46 ans, et vivait dans une grande solitude, à part ses deux filles et ses petits-enfants), mais elle passait pour une excentrique dans la famille. Donc à la fois, c’était un comportement qui m’était familier, et pourtant ma référence était quand même que ce n’était pas tout à fait « normal ».  Mais voir dans les yeux de mon amour qu’il se demandait si je n’étais pas dérangée ! Ça m’a quand même fait pas mal réfléchir. J’ai pratiquement cessé, non pas de me raconter des histoires, mais de les jouer à voix haute. De plus ma vie commençait à prendre une tournure intéressante, et je passais finalement pas mal de temps à la vivre.

Cette prise de conscience s’est faite au début des années 2000, je n’avais pas loin de quarante ans.

Mais peu à peu s’est mis à apparaître autour de moi des gens qui parlaient tous seuls. Au début, ils avaient un petit appareil qu’ils collaient à leur oreille, et dans le quel ils parlaient. Puis, ils ont eu simplement des écouteurs et un discret petit micro. Certains s’étaient fait greffer une excroissance sur l’oreille et tout ce beau monde se promenait dans la rue, en parlant tout seul. Dans le train aussi, et fort en plus.

En revanche, je les trouve en général moins doués que moi, ils ne font qu’une partie du dialogue ! C’est d’ailleurs très souvent sans intérêt, mais ça, on pourrait sans doute en dire autant de mes histoires !

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